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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 22:54
Quel que soit le bout par lequel vous prenez cette agitation autocrine, qui s’appelle elle-même, qui s’appelle, c’est-à-dire qui s’invoque, qui se convoque, qui se somme même, on parle d’argent après tout, qui s’appelle donc « crise », quel que soit ce bout, les effectuations intellectuelles, les considérations qui se déchaînent, sont excitantes.

Tirons un bout de la pelote : vous avez l’impuissance des gens face à des informations qu’on leur martèle sans qu’ils n’y comprennent rien, qui se mesure par exemple au soulagement dont ils font preuve quand les bourses remontent, c’est qu’ils croient que ça se jouent là, c’est aussi ce qui leur est dit d’ailleurs…

Leur impuissance est telle qu’elle va jusqu’à ne pas savoir comment ça marche une crise, qu’est-ce qu’il se passe… Et là alors vous avez toutes sortes de clowns, ceux qui guettent, ceux qui peinent à exercer leur pression, qui attendent le grand soir comme on dit et qui débarquent à chaque soubresaut d’un système dont rien n’assure qu’ils en verront jamais la fin qu’ils espèrent, qu’ils prient précisément, les communistes, les révolutionnaires, les… peu importe le nom, ça en a toutes sortes, c’est du positionnement, c’est symbolique, ça n’a aucune effectuation d’aucune sorte, c’est de la parole, ça reste à jamais de la parole, ce n’est pas suivi d’effet, c’est « inneffectué », ou plutôt c’est une parole qui s’avale, qui n’a de conséquence que sur elle-même, oui c’est autocrinien aussi, comme la « crise », ça se longe d’ailleurs, donc ces clowns, vous les voyez immanquablement ressurgir et annoncer, leurrés par leur impatience, la fin d’un système.

Mais non. Toute impuissance mise à part, celle de ne rien comprendre, de ne pas participer au délire, ou celle de projeter le sien dessus, il n’est aucunement question de la fin de quoi que ce soit. Pour toutes sortes de raisons. La plus frappante étant tout simplement, que ça ne s’est jamais vu, la fin d’un système, ça n’est jamais arrivé dans l’histoire de l’organisation humaine, qu’un système s’arrête, qu’un autre pousse spontanément comme ça. Enfin, quand même. Chers révolutionnaires de la parole, vous vous voyez réunis autour d’une table pour décider des règles d’un nouveau système comme d’un seul homme ? Vous connaissez quoi que ce soit dans l’expérience humaine qui se fait comme ça, du jour au lendemain, hop ?

J’ai conscience que cette croyance est persistante quand je vois les chefs d’Etats eux-mêmes s’esbaudir devant l’organisation d’un nouveau Brenton Wood, qui, pour amadouer les américains et s’assurer de leur présence, se tiendrait même à New York, sans doute en Novembre, si l’on en croit les avancées des tractations diplomatiques. Mais laissons les chefs d’Etats rêver sur l’étendue d’un pouvoir magique qu’ils n’ont pas.

Nous ne sommes pas face à la fin d’un système. La fin d’un système, si tant est qu’un système existe, il s’agirait plutôt d’un corpus de croyances, la fin d’un « système » donc, ça n’existe pas.

Non. Nous sommes en présence d’un choc dans l’évolution des rapports de forces sociales et des croyances qui les organisent. Ce n’est que ça. C’est, bien entendu, phénoménal. Vous avez des rapports de forces qui évoluent donc, des organisations qui s’effectuent, des conséquences étonnantes qui surgissent sans qu’on s’y attende. C’est très concret. Revenons un peu en arrière. Prenons des exemples. Vous avez une crise en 29. Vous avez des personnes sages qui décident, un peu avec retard, en 33, de prendre les mesures de cette crise. Désormais, par exemple, aux Etats-Unis, les activités bancaires spéculatives et celles de dépôt seront séparées. Et c’est cette séparation qui est au cœur de la crise dite des « subprimes » de 2007. Regardez l’effectuation revenir par la droite quand on l’attendait à gauche. Qu’est-ce que ça fait aujourd’hui ce fonctionnement par effectuations ? Ca fait que des plans comme ceux d’Henry Paulson et de Gordon Brown, des plans à ce point étatistes, qui trahissent à ce point leurs propres conceptions vont profondément bouger les lignes. Qu’ils parviennent ou non à leur fin, ça n’a aucune importance, quoi qu’il en soit, ce qui est sûr, c’est qu’ils lancent, assez brutalement qui plus est, de nouvelles impulsions d’effectuations. Qu’il soit entendu qu’il ne s’agit « que » d’une lame de fond, dont les effets ne seront visibles qu’à long terme. Le court terme continuera de toute façon de balbutier.

Maintenant, qu’on est venu à bout de cette crise, si l'on peut dire, j’aimerais insister sur ces balbutiements. Qu’il s’agisse de réguler un peu, un peu plus, un peu moins, beaucoup, de tout mettre en commun, d’étatiser, de partager ou que sais-je… toutes ces questions sur lesquelles se concentrent donc toute l’attention et tous les efforts, tant des révolutionnaires qui attendent leur heure, que des chefs d’Etats voués à remplir le vide de fonctions qu’ils sont censés avoir mais qui elles-mêmes n’en ont désespérément pas, de fonction, impuissants qu’ils sont, il me semble intéressant de les regarder s’avancer, ces questions. On ne les reposera pas, on ne les considèrera pas dans leur détail, elles sont déjà bien assez considérées. Non. On va les questionner, ces questions, on va leur poser une question si simple : à quoi servent-elles ? Que cherchent donc à sauver ces gens au point de les priver depuis quelques semaines de sommeil ?

Vous pouvez entendre un immense scepticisme chez ces personnes dont on parlait au début, qui ne comprennent rien, qui ne voient pas en quoi elles sont concernées, à qui on martèle de regarder le cours des bourses comme des présages. Ces personnes, on les entend se demander pourquoi, comment trouve-t-on des milliers de milliards pour sauver des banques quand on ne trouve plus un centime pour sauver un pauvre. Vous savez qu’il y a une réponse toute préparée à cette question, c’est qu’il s’agit de prêts qui seront remboursés avec intérêt, rien à voir avec le budget de l’Etat et même une affaire pour celui-ci qui rentrera largement dans ses frais. C’est oublier que rien ne garantit que ces plans marchent. On flaire l’entourloupe, mais mettons… Soit, ça se tient, des prêts, tout ça, d’accord… On aimerait qu’il y ait des crises plus souvent alors, si l’Etat est à ce point-là bénéficiaire, à quand la prochaine ? Pourtant, j’insiste, passons sur ces fonds accordés aux banques, passons outre l’argent… Mais l’effort, le temps, l’énergie déployés pour des banques alors ? Pourquoi un tel affairement lors même qu’aucun de ces chefs d’Etat ne semblent s’épuiser à la tâche de la lutte contre, disons, par exemple, la pauvreté ? Qu’est-ce qui fait que, suivant le bon sens sceptique qui continue de ne rien comprendre au tour de passe-passe, qu’est-ce qui fait qu’on s’agite pour sauver des riches quand on ne fait rien pour les pauvres ? La question est grossière, elle manque de subtilité, toute la complexité des dossiers lui échappe… Pourtant elle insiste… Il y a bel et bien quelque chose qu’on ne comprend pas. Et il y a une raison à cela, c’est qu’il y a quelque chose qu’on ne veut pas admettre.

Ce que vous voyez là sous vos yeux aujourd’hui, oui, ce sont bien des chefs d’Etats qui sauvent les riches, oui, on peut le dire aussi brutalement. Précisément, ce n’est pas tant qu’ils sauvent les riches, ce qu’ils font, ce à quoi ils consacrent leurs jours et leurs nuits, tous leurs efforts, c’est qu’ils tentent de sauver la hiérarchie qui maintient l’organisation des fondements du corpus de leurs croyances. En d’autres termes, ils s’assurent qu’il y aura toujours des pauvres. Pour que cette organisation se maintienne, il lui faut des pauvres. Non seulement personne ne fera jamais rien contre la pauvreté, mais même, on s’assurera toujours qu’elle perdure. Pour les même raisons qu’on maintient les prisons. On peut adoucir la vie en prison, on peut donner un bol de soupe à un pauvre, mais il faut des prisonniers et des pauvres pour que ça marche.

Cette organisation, elle fonctionne sur le désir, sur le désir d’être riche, de ne pas être pauvre donc. Vous avez des gens comme Milton Friedman pour s’en émerveiller. Dans son petit documentaire prosélyte « Free to choose », vous pouvez le voir écarquiller des yeux gourmands en expliquant à quel point le besoin d’argent tient les gens dans une société « démocratique », d’une façon plus efficace encore que l’autorité policière des dictatures. La pauvreté a donc une fonction précise dans cette organisation : elle est dissuasive. Elle est la raison pour laquelle les gens se font esclaves volontaires d’un système sans pitié.

Vous sentez bien la mobilité, la volatilité d’une telle organisation. Elle ne marche que sur le désir, non pas la possibilité puissante d’effectuation, mais la promesse, l’illusion de devenir, l’hypothèse désirante de possibilité impuissante. C’est ce qui a fait parler de « déterritorialisation » Deleuze et Guattari. Je ne saurais vous décrire aussi puissamment la plasticité délirante du mécanisme.

Alors non, personne ne sauvera les pauvres, parce que le système ne s’effondrera pas à cause des pauvres, et même, il a besoin de leur maintien. Et oui, les chefs d’Etats sauvent la hiérarchie plastique, mobile, « démocratique » certes mais aussi impitoyable et injuste qu’une hiérarchie dictatoriale, une hiérarchie qui distribue des places, à laquelle on se réfère pour se positionner par rapport à l’illusion de l’ensemble. Une hiérarchie inconsistante, inexistante, indéfinie, une hiérarchie de croyance, d’espoir, d’aspiration. Une hiérarchie de désir. C’est tout l’enjeu de cette effervescence hystérique : continuer de pouvoir désirer.

(tribune parue sur A infos)

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Published by claude pérès - dans articles
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