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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 02:33
Il y a quelque chose d’assez étrange et d’assez vain dans les réactions que déclenche cette crise financière et qui pointe merveilleusement un manque très précis, celui de mécanismes de pensée efficaces, dont s’occupe d’ordinaire la philosophie par exemple. Et ce à quoi on assiste face à ce manque, c’est à une opération relativement farfelue et pour le moins impuissante qui fait répondre à la chute d’un dogme, le retour à un autre dogme.

Pour être abordée par la pensée, donc, cette crise est prise par des bouts dogmatiques, des entités imaginaires, d’un côté ce qui est appelé dans les pays anglo-saxons, et depuis peu en France, la « dérégulation », que le français nommait « libéralisme », « libéralisme économique », « néo-libéralisme » et de l’autre, ce qui est désigné par le mot « socialisme » outre-atlantique, qu’on appelle ici le « communisme » ou « l’étatisme ». Qu’il faille, pour penser cette crise, avoir recours à des idéaux duels, c’est parfaitement délicieux.

Pourtant, si l’on pose un regard très précis sur le déroulement, l’effectuation de cette crise, son déclenchement ne concerne ni la « dérégulation » ni « l’étatisme ». Il se trouve qu’elle est due à l’immense sophistication des produits financiers conçus par des traders qui sont devenus de plus en plus des virtuoses de leur technique. C’est-à-dire que même dans un système régulé, les instances de contrôles, dépassées, n’y auraient vu que du feu. On pensera ce qu’on voudra de la dérégulation par ailleurs, mais elle n’a rien à voir dans cette affaire. Le problème de la dérégulation ne se pose pas.

Ici, il s’agit de voir à quoi va servir un idéal, pris dans sa fonction de principe. C’est la même fonction à l’échelle d’un Etat ou à celle d’une vie. C’est très intéressant. Cela va servir à tenter d’anticiper et de prévoir les conséquences des actes, ça a une fonction préventive. Par exemple vous êtes contre la dérégulation par principe, parce que vous pensez qu’elle aura des conséquences nocives sur l’économie. La plupart des principes et des lois sont d’ailleurs élaborés en réponse à des événements afin d’organiser leurs conséquences. « L’individu » va fonctionner par des actions qui répondent à des principes et des principes qui répondent à des actions.

Si on en revient à la crise financière afin d’être plus concret, même les plus « néo-libéraux » du gouvernement Bush ne vont pas douter un instant de la nécessité de l’Etat à intervenir et pour une raison très simple, c’est que l’Etat n’est pas intervenu en 1929 et l’on sait, et ils savent, les conséquences que ça a eu. Vous voyez : à un événement, on élabore une réponse, à un autre événement, on a recours à cette réponse qu’on avait élaborée pour un autre événement. C’est le fonctionnement des principes et des lois. C’est évidemment, vous l’aurez compris, voué à l’échec, parce qu’un événement, aussi analogue qu’il puisse être à un autre, n’est pas le même et ne nécessite pas la même réponse.

Et sans doute que, dans une certaine logique de pouvoir magique, il faut bien faire quelque chose. Il faut bien que George Bush et Henry Paulson interviennent. Mesurez leur impuissance, elle est éblouissante. Et c’est là que tout à coup ce dernier sort un plan communiste de son chapeau, un plan qui trahit tous les principes qu’il a défendu jusque-là, un plan interventionniste où l’Etat s’endette, cet Etat qui privatise l’assurance maladie, cet Etat qui laisse crever des millions de pauvres, cet Etat-là va s’endetter pour racheter les produits « toxiques » à des banques qui, quand même, ne sont pas pour rien dans ce qui leur arrive. Mesurez la précipitation et la panique de la parade. Mesurez à quel point elle est folle.

Il se trouve que ce plan de « sauvetage » a été rejeté par le Congrès américain pour des raisons plus ou moins diverses, parmi lesquelles nous retiendrons celles de certains républicains, qui pressentent l’entourloupe et dénoncent : « si l’on sauve un comportement risqué, nous verrons bientôt un comportement plus risqué encore ». La logique est imparable : déresponsabiliser les fautifs, c’est leur donner la permission de faire pire.

Là, nous entrons dans des rapports de dogme à dogme. Et là aussi, on saisit la vanité de prendre ce problème par ces deux bouts. Car ce plan pose le problème comme celui de la dérégulation et y répond par son corrélat duel : l’étatisme. Là où on aurait pu poser le problème de l’écart délirant entre l’économie virtuelle et celle réelle, là où on aurait pu poser le problème de la spéculation hystérique ou encore celui de la valorisation inconsciente de la prise de risque, etc. Un an s’est écoulé depuis le début de la crise des « subprimes », avant que ce plan si volontaire soit mis au point, un an pendant lesquels d’autres opérations ont été tentées pour éviter le pire : l’injection de flux par les banques centrales, la « nationalisation » de banques, etc… Le plan Paulson est, par ailleurs, un pari, qui s’avèrera très périlleux, l’évaluation des actifs « toxiques » restant délicate, et ne suffira peut-être pas à rétablir la confiance qui fait cruellement défaut sur les marchés.

Si ce plan est voté, ses effets porteront donc d’avantage sur les dogmes, il renforcera tout autant la dérégulation, qu’il sauve en ne la laissant pas se confronter à son effondrement, que l’étatisme, dont il rappelle la nécessité et moins probablement sur l’effectuation de la crise elle-même. Vous voyez à quel point l’opération est nulle, à quel point la pensée dogmatique est impuissante à saisir et à agir sur une réalité qui s’effectue sans elle, à quel point cette pensée est plus soucieuse de se sauver elle-même, empêtrée dans une asphyxie désirante qui reporte toujours et encore son effondrement.

Mais que cette pensée s’effondre, que ce système s’effondre avec, sa folie, ses délires. Je sais qu’il en restera quelque chose de praticable, de solide sur quoi on pourra enfin travailler.

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Published by claude pérès - dans En Ville (Politique)
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