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6 août 2008 3 06 /08 /août /2008 21:27

Yves Klein - Anthropométries


  Rendre nommable, rendre pensable, c’est devenu toute une activité qui s’est substituée à nommer et penser… Je ne sais pas si vous sentez la décharge dans ce tour de passe-passe, c’est que nommer et penser, ce sont des actions, des cargaisons, rendre nommable et pensable, ça décharge, ça annule. On est bien plus loin que la phénoménologie de Husserl là, parce que lui il n’ouvre pas les portes de l’action, il balise, il longe et il laisse en plan ceux qui, comme ce pauvre Lévinas, s’inquiètent de revenir tant bien que mal à l’action, en la prenant par un bout tellement maladroit que c’est touchant tellement l’effort est nul, celui d’invoquer la morale, une entreprise impuissante de l’action – la morale est l’action d’annuler l’action –. Mais enfin Lévinas, il sent bien que quelque chose ne va pas chez Husserl, alors il ne voit pas quoi et, s’il n’ose pas foncer dans le tas, créer, faire jaillir l’eau de la terre, il va bidouiller ses vieilles reliques morales, faire les fonds de tiroirs religieux, pour tenter de remplir les blancs phénoménologiques de principes. Ce qui est merveilleux avec la morale c’est que son action d’annulation est telle que Lévinas arrive même à annuler toute la phénoménologie avec ses histoires, mais bon… C’est drôle à voir. Peu importe.

  Rendre nommable et pensable, c’est la base des sciences et des mathématiques. C’est pourquoi je dénonce tant leur pratique que leur méthode. Ce qui est appelé la démarche hypothético-déductive, qu’on peut appeler le délire axiomatique, le délire axiomatique de pouvoir magique absolu. C’est-à-dire alors délirer, spéculer le monde, bidouiller des idéaux et mettre au pas de sens. Qu’est-ce que c’est le spectacle des mathématiques, c’est voir des gens déployer une machine intellectuelle colossale pour considérer des trucs qui n’existent pas, le carré par exemple, je ne sais pas… Toute l’activité mathématique pose des idéaux axiomatiques et délire dessus, c’est parfaitement fascinant. Et qu’on vienne leur dire que vraiment la ligne droite c’est n’importe quoi, puisque le trajet de la lumière par exemple, même ce trajet-là, est courbe, n’y change rien, ça n’est rien, ça ne peut pas faire le poids face à l’énormité du délire. Recréer le monde, le rendre nommable et pensable en le recréant, le recouvrir, croire le découvrir et le retrouver en le masquant totalement de sa magie hallucinée par elle-même, faire le monde à son image, créer le verbe qui crée, gonfler les bulles, voilà tout l’effort que dépensent non pas des petits gringalets, mais des cerveaux massifs et époustouflants de folie. Que l’humanité n’aime pas le monde dans lequel elle vit parce qu’il la renvoie sans cesse à ses corps sans fonction, sa fongibilité, parce qu’il lui rappelle implacablement qu’elle va mourir, ça semble être inépuisable tellement ça tourne à vide.

  Alors on peut prendre l’exemple de quelque chose qui n’existe pas, on peut prendre l’exemple des couleurs, exemple phénoménologique s’il en est, pour pointer l’impuissance de toute cette activité. Bon, l’activité humaine par rapport aux couleurs, elle est savoureuse. D’abord, très tôt, ça n’échappe à personne que les couleurs n’existent pas, que ce sont des perceptions, des idées de l’humain, comme c’est déjà chez Aristote. Ce qui est très pertinent en ce qui nous concerne, ça va être tout autant l’activité qui mesure et classe ces couleurs, que celle qui tend à les contrôler et les fabriquer… Je ne sais pas si j’ai besoin de faire le point sur cette histoire de couleurs, rappeler qu’il s’agit d’ondes lumineuses que les corps absorbent ou rétractent. Si je glisse des couleurs perçues à ce qui est mesuré, les longueurs d’ondes, il y a une béance là, mais je fais le pas pour l’instant, vous avez un spectre lumineux qui va des infrarouges (ondes longues >780 nm) aux ultraviolets (ondes courtes <380 nm) dans lequel on va poser trois curseurs qui correspondent aux trois couleurs que les trois types de cônes de l’œil perçoivent le mieux : on pose un curseur Rouge aux cônes L (ondes longues 700 nm) ; un curseur Vert aux cônes M (ondes moyennes 546 nm) ; un curseur Bleu aux cônes S (ondes courtes 436 nm). Bon, je pense que vous connaissez le principe, je rentre un peu dans le détail, mais ce n’est pas fait pour vous embrouiller. Ce qui est intéressant pour l’instant, n’est-ce pas, c’est que de quelque chose qui est vraiment en mouvement, avec des couleurs qui glissent de l’une à l’autre dans le spectre, de façon complètement indéfinissable et innommable, si tant est que déjà, on décompose la lumière à l’aide d’un prisme newtonnien, vous avez des gens qui vont poser des axiomes idéaux et nommer, comme Young, lui à l’inverse, en recomposant la lumière que Newton décomposait, six couleurs, trois primaires, trois secondaires.

  J’aimerais vous faire sentir la folie de cette entreprise. D’abord, elle est tellement phénoménologique qu’elle en est, puisqu’il s’agit de lumière, éblouissante, car les mesures ont montré par la suite que les trois types de cônes correspondaient aux trois couleurs primaires déterminées par Young. Vous voyez l’impossibilité de l’étanchéité entre ce qui s’est appelé pendant un moment « subjectivité » et « objectivité ». Bon, ça c’est déjà très drôle, là vous avez un exemple précis de cette idée husserlienne reformulée par Lévinas qui veut que «  le ‘rapport à l’objet’ n’est pas quelque chose qui s’intercale entre la conscience et l’objet, mais que ‘le rapport à l’objet’ c’est la conscience elle-même ». C’est « l’intentionnalité » phénoménologique, qui, si je m’amuse à paraphraser, ne se prononce pas sur les couleurs mais se prononce sur la perception des couleurs elle-même dans son rapport aux couleurs perçues. C’en est d’autant plus drôle que les couleurs n’existent pas, ne sont qu’affaire de perception. Mais si la phénoménologie husserlienne définissait un cadre, disons raisonnable à sa méthode pour ne pas sombrer dans la folie, les sciences, elles, alors, sont complètement affolées, dupées qu’elles sont par leur propre pouvoir impuissant. Alors là, vous devez mesurer l’arbitraire, la déraison de fixer des curseurs, de nommer le Rouge, le Vert et le Bleu, l’impuissance de la tentative « objective » scientifique. J’aimerais que vous saisissiez à quel point c’est pratique et commode, vous avez ces trois couleurs, et par synthèse additive, le Cyan, le Magenta et le Jaune, à quel point c’est organisable, pensable. Et puis surtout, à quel point c’est impuissant. Non pas tant parce que Newton néglige totalement les teintes, les valeurs et la subjectivité de la perception, comme lui reprochait Goethe qui mit au point un système remettant au centre le « sujet » et ses impressions « sensuelles-morales », toute une dimension « psychologique » des couleurs (au jaune, rouge-jaune et pourpre est associée la puissance, au bleu la douceur, etc…). Non, mais parce que cette tentative de Goethe procède du même leurre que celle newtonienne, classer, organiser quelque chose qui à jamais leur échappe et après quoi ils courent indéfiniment. Et que ces deux systèmes se complètent et s’intègrent dans des recherches plus récentes, comme celle de la Commission Internationale de l’Éclairage qui prend en compte les longueurs d’ondes, mais aussi les teintes, les valeurs, etc., n’y change rien. Non, c’est le simple fait de poser un curseur, d’établir un axiome, un idéal Rouge, un idéal Bleu, un idéal Vert, etc., c’est cette méthode qui est vouée à l’échec dans son impuissance à rattraper la réalité qu’elle éloigne d’elle au fur et à mesure qu’elle tend à s’en rapprocher. Vous le devinez, je suis en train de vous dire que la démarche scientifique est hallucinée, parce qu’elle est désirante.

  Vous allez me dire, vous devriez déjà vous être dit « mais enfin, cette démarche scientifique est valable puisque les couleurs, ça se mesure en longueurs d’ondes et en fréquences, c’est objectif ça »… Vous auriez la synthèse additive qui se concentre sur les ondes, qui mesure et classe, avec son système RVB (Rouge, Vert, Bleu) et c’est forcément objectif, c’est comptable, nommable et puis vous auriez la synthèse soustractive, son système CMJ (Cyan, Magenta, Jaune, les complémentaires de l’autre système), c’est la perception subjective, vague et confuse. Je vous demanderais d’abord qui fabriquent les instruments de mesure ? Loin d’être objectifs, ces instruments ne sont jamais que des prolongations des sens humains. Je vous demanderais ensuite quelles couleurs au juste sont mesurées dans cette tentative « objective » ? Les couleurs idéales, les couleurs « pures », « absolues », celles imaginées par l’humanité. L’humanité est à même de mesurer les couleurs qu’elles fabriquent, comme elle calcule les carrés qu’elles inventent, grand bien lui fasse. Mesurez, vous, de votre côté, à quel point ça se mord la queue, ce qui est la moindre des choses, puisque c’est impuissant et castré. Il se trouve que, là je veux enfoncer le clou en passant, non seulement les couleurs glissent de l’une à l’autre dans le spectre, au point que l’idéal Bleu ne correspond à rien de précis – sa  longueur d'onde est située « approximativement » entre 446 et 520 nm –, qu’il est déjà violet ou vert dans un mouvement qui renvoie le nom Bleu à son impuissance à le désigner, à le fixer, à le rattraper, mais encore il s’avère que l’œil ne perçoit pas une couleur monochromatique. Chacun des trois types de cônes va réagir devant une couleur aussi monochromatique soit-elle. En d’autres termes, à la perception d’un Bleu monochromatique, les cônes S ne seront pas les seuls à envoyer des impulsions nerveuses, ceux L et M vont participer à cette perception. Ce qui fait que, par synthèse soustractive, vous pouvez leurrer l’œil qui ne fera pas la différence entre par exemple un Vert monochromatique idéal ou le mélange de pigments jaunes et bleus. Mais bref, ce qui m’importe surtout, c’est que, de la même façon que le carré est une hypothèse humaine, un délire, un désir, la couleur monochromatique n’existe pas autrement que comme un idéal axiomatique et que le curseur, le nom, est arbitraire, fou et impuissant. Vous voyez la logique désirante, vous la voyez d’autant plus si vous percevez dans toute l’entreprise le mécanisme des rapports situationnels illimités qui la sous-tend, où le Bleu est bleu par rapport au Vert et au Rouge, etc. Ca, l’impuissance désirante qui tourne à vide, c’est très important à rappeler, parce que le monde que l’humanité étudie et le même que celui qu’elle fabrique dans son délire autocrinien. Le monde que son verbe crée. Le monde rendu nommable et pensable. La différence spéculaire entre la « perception subjective » et la « mesure objective » est à effondrer.

  Alors la recherche mathématique et scientifique s’inscrit dans une logique de désir impuissant qui manque, qui manque sa cible, qui manque de sa cible, qui manque de sa cible parce qu’elle la manque, etc… Ce qui est fabuleux, c’est que l’échec qu’elle porte en elle et auquel elle se voue, ne soit pas pour l’arrêter. Vous pouvez aller regarder les travaux de la C.I.E., tous les paramètres qu’ils multiplient au sein de cette compagnie pour tenter d’y retrouver leurs petits et le fait qu’à chaque fois ils butent, que la couleur idéale ne se laisse décidément pas saisir. Je ne rentrerai pas plus avant dans le détail des recherches sur les couleurs ici, mais allez voir ce déploiement maniaque à courir après cette incapacité fondamentale à saisir, organiser, mesurer, classer, fixer, contrôler les couleurs, cette profusion fiévreuse d’efforts vains, qui échouent parce qu’ils s’efforcent et s’efforcent parce qu’ils échouent. Vous ne pouvez pas ne pas ressentir cette impossibilité pour l’humanité à faire face au monde, à le plier, à le faire humain, les peines perdues de cette espèce entière qui se débat pour leurrer un monde dans lequel elle serait immortelle, hypothèse des hypothèses, axiome des axiomes. Vous ne pouvez pas trouver cette tentative bouleversante, tragique et parfaitement abrutie.

  La prochaine fois, nous irons nous demander ce que manque et ce dont manque le délire autocrinien… Vous devez déjà pressentir qu’on rencontrera des histoires de désir, d’inconscient et d’impuissance…

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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