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4 août 2008 1 04 /08 /août /2008 01:56
 

  D’abord, ça n’a pas de sens pour moi, de prendre ma plume et de passer mes nerfs sur un truc comme par exemple un film pourri, parce que vraiment j’ai autre chose à faire, je préfère ne pas dépenser inutilement mon énergie pour garder mes forces pour mon travail ou pour rire ou pour… Mais bon, je ne sais pas, je crois quand même que quand quelqu’un non seulement fouille la merde mais vous l’étale dessus, je crois qu’on peut dire NON aussi, assez simplement, non là vraiment Bruce Weber, sale raclure, va vomir ailleurs avec ton film « let’s get lost », portrait injuste de ce malheureux Chet Baker.

  Alors je ne sais pas si ce type est complètement imbécile ou pervers, et je crois que ça n’est pas tellement mon problème, ce que je vois, avec ce film, c’est en tout cas un regard débile et abruti, complètement ravi par la contemplation de sa propre image, puisqu’il se trouve que le regard d’un photographe, ça donne des images, c’est même son métier, et que Bruce Weber, il regarde son regard, ébahi par ses jeux de lumière, son époustouflant noir et blanc argenté, tout ce qui brille, clinque, bluffe, sans se préoccuper de ce sur quoi il le pose.

  Là où c’est un film complètement pervers et malsain, c’est que ça commence vraiment l’air de rien : gros plans sur le visage dans l’ombre de Chet Baker en voiture, Chet Baker en studio, témoignages de fans sur Chet Baker « l’immense », « l’unique » musicien… Vous avez comme ça une espèce d’idolâtrie qui se monte, une légende d’un type béni par les dieux, un truc incroyablement infantile, toujours le même, le mythe de la « star » tellement mieux que le « commun des mortels »… Et puis, comme l’idéalisation, ça n’est pas praticable, vous avez un pendant binaire à ça, forcément, qu’on nous rabâche depuis Marilyn Monroe censée être « plus belle » et « plus malheureuse » que tout, qui fonctionne comme le complexe œdipien, en réponse à l’idéalisation : la haine, la misère. Je suppose que ce processus hystérique, qui monte des idoles pour les brûler, doit sans doute passer inaperçu aux yeux d’une société éblouie par ses stars dont elle ne comprend toujours pas qu’il faut leur couper la tête une bonne fois pour toutes. Vous ne pouvez pas avoir une vie praticable si vous prenez certaines personnes et délirez dessus pour en faire autre chose que ce qu’elles sont, merde alors, c’est injuste pour tout le monde ça, mais bon… Alors que des femmes viennent témoigner que Chet Baker, elles n'en avaient vraiment rien à faire, mais que se faire baiser par une star, c’est génial, chez moi c’est vomitif à entendre, mais pas chez Bruce Weber, qui va aller les chercher une à une pour les faire révéler les ragots les plus indignes possibles. Et là, sournoisement, insidieusement, les pires horreurs sont assénées sur un mec fatigué, épuisé par la vie, complètement pris au piège par un dispositif dont il ignore tout.

  C’est le regard de Bruce Weber qui est répugnant déjà, ce mélange d’idolâtrie pour un mythe et cette curiosité malsaine pour les détails les plus sordides de la personne. Mais, après tout, que ce film parle plus de celui qui l’a fait que du sujet traité, ça n’est pas pour nous surprendre. Il se trouve que nous aussi, à sa suite, on ne voit rien d’autre que son propre regard, précisément on le regarde se regarder. On oublie donc vite ce qui se dit sur Chet Baker pour se concentrer sur la médiocrité désastreuse de Bruce Weber, impatient que ces deux longues heures passent et le dégoût qu’elles inspirent avec. Mais ce film inconsistant et bête, qui n’a pas d’autres qualités que l’esthétisme, si c’en est une, ne pose pas seulement un problème de regard et ne fait pas que renvoyer Bruce Weber à lui-même. Ce sont les méthodes qui se déploient sous nos yeux qui sont pires que tout, le piège qui se referme sur le film, sur Chet Baker et sur nous.

  Ainsi sur un gros plan du visage de la mère du musicien, peut-on entendre cette question sur un ton qui ne semble même pas se rendre compte de son énormité : « Il a reçu beaucoup de récompenses en tant qu’artiste, mais en tant que fils, il vous a déçue ? ». Le refrain obsédant du film reprend, le duel binaire « artiste légendaire / ordure humaine », que Bruce Weber ne lâchera pas, prêt à toutes les bassesses pour nourrir son parti pris. C’est ainsi qu’il va trouver une ancienne femme de Chet Baker qui refuse de témoigner. Tout enthousiaste qu’il est, il coupe la caméra, lui apprend qu’il a rencontré la femme pour qui le musicien l’a quittée, ravive ses blessures et sa colère et rallume sa caméra, gourmand de ce qu’elle va enfin révéler… et puis, le pas est franchi, ça s’emballe, plus rien ne l’arrête, il va aller jusqu’à interroger les enfants.

  Comment peut-il se livrer à une telle manipulation ? Sans doute ne se rend-il même pas compte de la gravité de l’acte, tout absorbé qu’il est par lui-même et par son excitation de faire un scoop. Bruce Weber est un esthète sans talent, sans réflexion aucune, dont les méthodes sont contraires à toute déontologie. Et que la joliesse creuse des images, le ton faussement léger et inconséquent ne trompent pas, ce film ne nous roule pas dans la farine, mais dans la merde.

  A la fin, ignorant tout de l’accumulation de témoignages à charge auquel ce film s’est livré, ne pouvant se défendre, donner son point de vue, privé du moindre droit de réponse, Chet Baker, les yeux lourds de fatigue, sourit en repensant aux images qu’il a tournées : sur la plage, dans des autos tamponneuses, à Cannes ou en studio… s’imaginant un film doux, ni élogieux sur son talent, ni injuste sur sa personne, un regard humain, simple, bienveillant posé sur lui, des instants de vie, parfois joyeux, parfois terribles, bref le film que nous aussi, comme lui, on aurait aimé voir.

  Et puis les deux heures sont passées enfin, on se dit qu’on devrait sans doute rire devant le spectacle d’un sottise aussi immense, on se réjouit de ne pas avoir Bruce Weber pour « ami » et on se dépêche pour rattraper les deux heures qu’on vient de perdre.

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Published by claude pérès - dans télégrammes
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