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31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 07:57
  Alors la folie, ce serait plein de choses qui se chevauchent. Les psys parlent de folies d’amour-propre comme la paranoïa ou la mégalomanie, alors les folies des psys, c’est des folies de sociétés, donc bon, on s’en fout parce que les sociétés n’existent pas, alors leurs folies non plus. Et puis alors vous avez un truc de folie, c’est… là c’est quelque chose que je ressens très fort, à quoi je suis particulièrement sensible, qui m’attendrit à un point indicible, c’est la puissance, c’est cette ténacité sidérante de ce corps en vie, qui s’obstine à survivre et à s’organiser de toutes façons, quoi qu’il en soit, coûte que coûte. C’est avec cette puissance que des gens ont vécu dans des camps de concentration, c’est avec cette puissance que les ivrognes parviennent tant bien que mal à rentrer chez eux sans plus savoir comment, c’est avec cette puissance que vous faites tenir des dictatures ou que des révolutions les renversent… C’est quand même… là, alors, vous avez des gens qui s’émerveillent des prouesses techniques ou bien de la beauté d’une terre ou je ne sais pas, mais alors ce n’est rien à côté de cette puissance d’un corps qui s’obstine, précisément parce que la technique c’est de l’effectuation de puissance et la terre toute la brutalité de son défi contextuel. Qu’un corps qui s’organise sauve de toute façon sa peau, quitte à ne pas la sauver, c’est la chose la plus immense du monde, ce déploiement de force, cet épuisement de possibilités. Ce que l’on voit ce sont des conditions, des contextes, des marges et des organisations de puissance. Si vous articulez ça, vous éclatez la caducité de la psychanalyse et des sciences humaines, vous ne pouvez plus penser en termes d’identités, de sens, d’être, la révolution est immense, mais je ne pense pas que ce soit prêt encore à s’effectuer, à trouver toutes les effectuations que ça porte en puissance, non pas tant parce que, comme le faisait dire Beckett à Estragon, si je me souviens bien, : « les gens sont des cons », mais parce que ça demande du temps quelque chose comme ça pour éclater, un temps que ça n’aura peut-être jamais, peu importe, ce n’est pas le problème, c’est très fort, je le sais parce que je l’ai dans les mains…

  Bref, alors c’est la folie, par exemple, quelqu’un qui mange, regardez, cette attention ahurie, ce foisonnement de sensations, ces rites gestuels, vous voyez à quel point c’est organisé, il est fou le mec au moment où il mange, c’est la chose la plus belle du monde, c’est le moment paroxystique de sa puissance. Alors si je suis fatigué des gens, je les regarde manger, je les aime. Et donc là où c’est la folie totale, c’est que comme ça les gens vont s’organiser dans des contextes complètement dingues, qu’ils puissent de toutes façons s’organiser, qu’ils puissent quoi qu’il en soit sauver leurs peaux, ça fait que… comment je vais dire ça… Regardez, si les gens mouraient de… de quoi ils pourraient mourir ces gens ? je ne sais pas… de mettre leurs culottes sur la tête, voilà, alors eh bien, ce serait très commode à organiser, ce serait binaire – ce n’est pas pour rien qu’on fantasme la binarité depuis Aristote, c’est que ça faciliterait sacrément la tâche – ça ne viendrait à l’idée de personne qui veut vivre de se mettre sa culotte sur la tête, ce serait réglé. Mais c’est qu’on ne meurt pas comme ça, c’est que la capacité de résistance est plus puissante que tout, c’est que non seulement on peut vivre et même s’organiser, s’arranger, s’accommoder dans les pires conditions, dans des contextes hallucinants. Là, ce que les psys appellent une névrose, par exemple, c’est à ce point précis, une organisation dans telles conditions. Si vous voulez une illustration, vous prenez un arbre qui a poussé à l’ombre d’un autre, vous regardez les contours sinueux dans lesquels il s’est engagé pour aller chercher de la lumière, déployer ses racines, etc… vous êtes devant le spectacle de la puissance. Les « névroses », ce n’est pas du tout un problème de contradiction au niveau de l’identité, la question c’est comment un corps s’est organisé dans quelles conditions. C’est forcément magnifique. Et alors c’est la folie parce que – vous voyez ça m’intéresse la plasticité de la libido chez Freud, ça a été un peu négligé par ses successeurs, alors que c’est ce qu’il y a de plus brûlant dans son travail – c’est la folie, parce que quelles que soient les conditions, le corps va s’organiser avec ça, la libido peu importe là, mais la plasticité ahlala, on est en plein dedans.

  Alors ce qui va être drôle par exemple dans une société, ça va être de voir jusqu’où c’est possible de s’organiser dans des contextes de fous, parce que bon ce n’est pas complètement illimité, mais quand même. Une société alors c’est en même temps l’organisation et le contexte, parce que l’organisation de l’autre est votre contexte et réciproquement, là on touche au point de la liberté et cætera en passant, mais bon… et puis évidemment vous pouvez vous organiser avec l’autre aussi… Alors une société, elle va se trimballer toutes sortes de contextes organisationnels, et, c’est là que c’est hilarant, comme la puissance est plastique, vous avez les gens qui vont s’adapter comme ça, apprendre à s’organiser en répondant à des trucs complètement fous qui, si on mourait en mettant sa culotte sur la tête par exemple, ne tiendraient pas plus d’une seconde. Alors bien sûr, ça va donner des organisations et des contextes parfaitement monstrueux, des espèces d’excroissances délirantes qui sont à pisser de rire et qui font que, n’est-ce pas, parce que puissants comme on est, on n’a pas froid aux yeux, on n’aurait rien contre le fait que ça s’effondre, et on s’amuse de voir comment ça tient.

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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commentaires

myriam 02/06/2008 13:30

Pourquoi ce serait binaire de mettre sa culotte sur la tête ?