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16 janvier 2008 3 16 /01 /janvier /2008 07:03
larsof1a.jpg   Par exemple vous avez un être humain comme machine organisationnelle, puissance entre nécessités et possibilités qui s’organise.
  Je ne sais pas si c’est de l’ontologie. Je dirais que c’est du court-circuitage de l’ontologie.
  Et puis, vous avez l’hypothèque de l’herméneutique, de la logique et du sens qui contrit cette machine.
  C’est très délicat parce que je ne veux pas dire telle organisation, c’est bien et telle organisation, c’est mal. Il faut voir ce qu’il y a à tirer de tous les éléments. C’est toujours dommage de se fermer des portes. Je veux voir comment les choses sont organisées, comment elles marchent, comment elles ne marchent pas. C’est-à-dire que ce qui marche c’est la machine organisationnelle humaine, ça marche tellement que ça va jusqu’à s’organiser à ne plus marcher dans des affaires de logique et de sens, dans des affaires qui ne sont pas du tout viables et qui pourtant tiennent. Vous voyez cette capacité organisationnelle telle, qu’elle peut se retourner sur elle-même et s’annuler, vous voyez comme c’est immense.
  Vous avez un système qui n’a pas du tout été dévasté, au contraire, dont simplement la forme a été actualisée pour, disons, sauver les meubles. Un système de logique et de sens, un système aliénant. Que cette machine organisationnelle ait produit ça et se soit produite avec ça, ça pourrait être la preuve que ça marche.
  Il faut manier avec vigilance cette idée fonctionnaliste. Déjà il faut voir que ce n’est pas de l’utilitarisme. Ensuite il faut voir que, que ça marche, ça peut ne pas être un truc en soi… vous avez plein de manières de l’utiliser ce fonctionnalisme. Soit ça marche par des rapports, mais par rapport à quoi, vous allez dire ça marche par rapport au but, ça l’atteint ou non, avec telle ou telle efficacité. Là on peut s’arrêter, vous pouvez tout à fait dire, le système, il marche dans son but cohésif, la machine organisationnelle sociale, c’est rare dans son histoire qu’elle rate son but de cohésion, dans ses révolutions, ses mutations et même ses moments de flottement, c’est toujours pour finir par retomber sur ses pieds. À ce niveau-là, on peut dire qu’il n’y a jamais eu de révolutions, mais au contraire des adaptations, des arrangements qui devenaient indispensables à la machine pour se maintenir. La Révolution de 1789, c’est la machine qui se réorganise profondément pour prendre en compte la bourgeoisie, c’est une mutation, au niveau du but cohésif, ça n’est pas un changement radical, c’est un redéploiement et une amélioration de son efficacité devant des déséquilibres de forces. Vous pouvez pister cette machine sociale, cette puissance organisationnelle, Foucault l’a fait, vous verrez que, comme toutes les puissances, elle est vouée à se préserver et, ou, à se maintenir en s’organisant, en se réorganisant.
  Ensuite, avec la machine, disons, individuelle, là, le rapport au but devient plus compliqué. Dans l’Ancien Régime, le but de la machine individuelle, c’était sa fonction sociale, être paysan, clerc, noble. D’ailleurs parler d’individu concernant cette époque, c’est comique, puisque la notion d’individu est venue précisément pour casser ces fonctions et ces catégories et relier chacun à la société dans son ensemble. Dans l’Ancien Régime, votre lien social, c’était votre catégorie. Si vous échappez à ces catégories, si vous êtes vagabond, vous n’avez pas d’existence sociale. Foucault décrit la stratégie de la torture en place publique comme démonstration de pouvoir suffisamment chargée pour aller atteindre, envoyer le message, jusqu’à ces gens-là qui vagabondent et qui se soustraient à la société. Avec la notion d’individualité de la Révolution, votre lien devient votre « être » même, puisque vous n’avez plus de fonction, que votre fonction, c’est d’être. Vous voyez, ce n’est plus un lien, c’est une aliénation. Il faut voir que la machine sociale y gagne, puisque son dispositif devient plus souple et plus précis, elle ne se rapporte plus à des pans entiers de la société, mais à chacun. Vous voyez la minutie de l’organisation, l’astuce de la parade. Il faut voir ce que la machine individuelle, elle, y gagne, pour cela la question qui est restée en suspens du but de cette machine se repose, insiste. Elle va gagner en, ce qui a été appelé, égalité, mais l’égalité, précisément, c’est d’être pris dans son être même dans l’organisation sociale, c’est une façon très étrange de concevoir l’égalité. C’est quand même un truc pour nous faire avaler des couleuvres. Vous avez tous les individus d’une société qui vont se livrer entièrement à elle, ça c’est l’égalité républicaine où tout ce qui fait un être, ses pensées, ses émotions, ses espoirs, etc. devient une matière sociale, et non plus seulement son activité. Bon, il faudrait voir si cette égalité, ce n’est pas un tour de passe-passe qui fait que la machine individuelle perd tout et se retrouve en échange avec cette égalité. Prenez l’exemple des emprunts russes, si vous voulez mesurer le grotesque des valeurs de bouts de papier qui longent la faillite, qui peuvent s’effondrer à tout moment et n’ont qu’à bien se tenir, c’est dans cette tension que la machine individuelle s’organise. Elle va gagner en, ce qui a été appelé, liberté. Mais la notion de liberté de la Révolution est spécieuse et absurde. Vous lisez chez Rousseau « on le forcera à être libre » pour son bien, celui d’être un individu, vous avez compris le tour de force. Peu importe.

  Ce qu’il faut voir, c’est la coïncidence tout à coup entre la machine individuelle et celle sociale. Vous avez les théoriciens du Contrat social qui vont tous, Hobbes, Locke, Rousseau, commencer leurs études en dessinant une opposition très forte entre ces deux machines, entre la société et l’homme de la nature, spéculer sur cet homme imaginaire pour en déduire des règles sociales « plus justes » et aboutir, c’est ça le point important, sur une prouesse synthétique où l’homme va désormais être envisagé comme partie du tout et la société, le tout, l’ensemble de ses parties. Cette conception est très intéressante, en ce qu’elle éclate un dualisme qui constitue un poids cruel, encore maintenant, mais toutes ses possibilités n’ont pas été exploitées ou même elle a été rendue impossible, impraticable. Pourquoi ça ? Parce que la République a été fondée. Et la République, c’est quand même ce corps monstrueux, cette horreur mutante, cette hypertrophie comme ce personnage, cette enfant gigantesque qu’interprète Udo Kier dans Riget de Lars von Trier. Le but de la machine individuelle dans la République, c’est la République elle-même. Il faut voir ce que la machine sociale met en place pour tenir. Elle a utilisé les dieux par exemple, la vie après la mort, toutes sortes d’espoirs qui permettaient de faire tenir et là vous avez ce dieu laïc, cette foi qui vient se substituer à d’autres croyances, cette religion civile. Là vous voyez où se situe le tour de passe-passe, c’est que la machine individuelle, on lui trouve des buts, c’est bien là le point qui grince, qui bloque, qui crispe, on lui invente et agite des buts pour maintenir l’organisation sociale. Alors, dans une approche fonctionnaliste, vous n’allez pas imaginer que des esprits malins intriguent et complotent, comme les contes qui s’émoustillent en décrivant la circulation frénétique des poisons à la cour de Catherine de Médicis ou les incantations diaboliques dans les salons de Mme de Montespan ou encore les marchandages et les secrets machiavéliques entre les dirigeants du G8, non, c’est là qu’une organisation s’effectue entre nécessités et possibilités. Vous avez toutes sortes de possibilités et parmi elles, celles qui vont s’effectuer et se contre-effectuer, ce sont celles qui vont venir répondre, avec plus ou moins d’efficace, à des nécessités. Reprenons l’exemple de la Révolution de 1789, vous avez toutes sortes de possibilités d’organiser la société, les esprits n’ont jamais manqué pour concevoir une étendue merveilleuse de propositions, et vous avez des nécessités qui insistent, celle de prendre en compte tout un mouvement social, la bourgeoisie, qui monte, qui pousse, qui s’impose, celle de répondre à ce dégoût des privilèges dans lesquels la noblesse s’est vautrée, celle de circonscrire le pouvoir du clergé, etc. La réorganisation qui va s’effectuer, ça ne va être ni celle qu’un groupe quelconque de gens va concevoir, ni celle qui sera la plus juste ou la plus noble, il faut sortir de ces approches naïves, mais celle qui sera la plus efficace, dont les possibilités prendront en compte le plus de nécessités. Il faut concevoir ça dans son effectuation, dans une élaboration expérimentale, c’est de l’adaptation, de l’ajustement, de l’organisation. Prenez un point précis, prenez la mort du roi, la fin de la monarchie. Ce n’est pas venu de nulle part. Ce n’est même pas venu avec la Révolution elle-même. Si ça fonctionnait à partir de plan a priori, on serait toujours en monarchie, puisque rien ne prévoyait de couper la tête du Roi. Vous avez dans Michelet cette idée que le peuple était attaché au Roi. Il reprend des lettres de Mirabeau qui n’envisagent pas du tout de le destituer. Et puis vous le voyez, ce Louis XVI, prendre peur et tenter de fuir et vous voyez le peuple se sentir trahi. On a eu la fin de la monarchie non pas seulement parce que c’était possible, ni seulement parce que c’était nécessaire, mais pour des questions d’effectuation et d’organisation entre nécessités et possibilités.

  Bref, La République, la machine sociale, le tout de l’ensemble de ses parties, se fonde comme le but de la machine individuelle. Le but de la machine individuelle devient celui d’être une partie du tout social. On aurait pu avoir une autre approche de cette synthèse société/individu, concevoir la société comme une profusion de possibilités pour l’individu, je dois dire que, on m’aurait demandé… ehehe, mais non, la société devient la nécessité de l’individu et alors ça, c’est parfaitement axiomatique et arbitraire, où vous voyez que la société est nécessaire à l’individu ? utile, pleine de possibilités, oui, mais nécessaire ? La réalisation de l’être humain – quand on parle de réalisation, c’est toujours à propos de quelque chose qui n’est pas réelle évidemment – ça va être de se fonder en tant qu’individu, que partie. Là, on voit bien l’efficace pour l’organisation de la machine sociale, on voit bien en quoi ça marche pour elle, mais cette conception maintient le dualisme société/individu en fabriquant un dualisme être humain/individu social et alors là où la machine individuelle ne peut pas s’y retrouver, c’est qu’elle doit renoncer à être pour être un individu. Vous avez là un être humain déchargé, annulé, appelé à se fonder en tant qu’être social et vous avez, pour maintenir la parade, cette monstruosité aveuglante qu’est la République et qui s’érige et se fonde dans les nécessités individuelles plutôt que dans ses possibilités. On le sent déjà, c’est avec les articulations de la foi dans toutes ses formes d’actualisations, divines, sociales, individuelles, qu’on entourloupe l’être humain à chaque fois, j’insiste, on le détourne de la question de son but. Vous avez la République comme machine à fabriquer de la foi pour organiser les machines individuelles les unes par rapport aux autres en tant qu’individus. Et même l’individualité elle-même est génératrice de foi en ce que la machine individuelle est appelée à se construire en tant qu’individu. Vous avez un être humain qui se décharge lui-même, qui porte son propre renoncement avec en échange l’espoir, le but, la foi – la même que celle des emprunts russes – de devenir ce qu’il est censé être, tout sauf ce qu’il est, une partie sociale.

  Et cette articulation va se maintenir et se renforcer à mesure que l’idéal républicain va s’épuiser, va perdre sa force organisationnelle. Que l’idéal individuel s’impose en réponse à l’épuisement de celui républicain ou que l’idéal républicain s’épuise parce qu’il n’est plus nécessaire devant l’efficacité de la possibilité de l’idéal individuel, c’est pareil, c’est un seul mouvement, un seul rapport de forces duquel émerge l’idéal individuel comme instance organisationnelle de la machine sociale et de celle individuelle.Vous avez l’idéal républicain qui est tombé peu à peu, parce que de toute façon il n’était plus nécessaire au maintien de l’organisation des machines. Le mouvement qui s’est déclenché au moment de la Révolution qui a consisté à l’individualisation du lien entre la machine individuelle et la machine sociale, à l’aliénation de celle-là par celle-ci, s’est déployé de telle façon que l’idéal individuel suffit à assurer la cohésion de la machine sociale. Il n’est plus besoin d’agiter cette énorme chose républicaine qui se prenait pour un dieu, l’individu court désormais après lui-même, la foi qui l’anime c’est de se constituer en individu, d’exister, de n’avoir comme seule existence, que celle sociale. Le complexe de castration psychanalytique ne décrit pas autre chose que ce renoncement fondamental à être pour exister en tant que non-être social.

  Alors est-ce que ça marche et si ça marche, est-ce que le fait que ça marche le valide ? Il faut revenir sur cette idée que ça marche. Est-ce que ça marche par rapport à quelque chose, par rapport à son but ? Il se trouve que le but de la machine individuelle est hypothéqué. Si vous prenez la machine individuelle comme puissance qui s’organise pour se préserver, ce qui est la thèse que nous choisissons pour sa capacité à se faire réfractaire aux ontologies, à l’herméneutique et au sens, alors vous mesurez l’entourloupe de voir cette puissance animée par des buts sociaux qui n’ont rien à faire dans sa préservation, qui même court-circuitent ses possibilités pour l’amener à se maintenir socialement. Est-ce qu’un maintien social vaut une préservation individuelle, est-ce que celle-ci peut passer par celui-là, oui, évidemment. On ne peut pas dire que ça ne marche pas du tout. Est-ce que ça vaut le prix de ce déploiement d’efforts intellectuels, affectifs, existentiels que ça implique ? est-ce que la préservation de la puissance de la machine individuelle ne peut pas s’organiser avec plus d’efficace en remettant en cause le rapport à ses nécessités et ses possibilités ? Vous voyez les outils qui se mettent en place pour manier les questions qui s’esquissent quant à l’individu et sa société afin peut-être de les réorganiser… 

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Published by claude pérès - dans LOGOS (dire - penser - agir)
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