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4 décembre 2007 2 04 /12 /décembre /2007 17:13

  Ce qu’il faut voir au XXe siècle, c’est que les gens décampent, qu’ils foutent le camp, qu’ils se laissent abattre et qu’ils font n’importe quoi. On peut dire qu’ils sont impuissants, qu’ils se mettent dans des impasses et qu’ils rendent tout impossible. La Philosophie du XXe siècle, c’est un immense embarras, un jonglage gauche entre tellement de choses devenues interdites et de nouvelles possibilités qui ne viennent pas, dont la venue est bloquée par ces interdits. Il faut les voir bredouiller, bricoler de fausses solutions qui retombent dans les travers qu’ils dénoncent, se laisser mystifier. C’est dommage, c’est incroyable à quel point c’est dommage, mais il faut croire que l’ampleur de la révolution enclenchée au XIXe est telle qu’il a fallu aussi, à un moment, faire table rase.

  Vous avez des philosophes très brillants au XXe siècle qui ont su faire preuve d’une intuition fulgurante, qui ont su esquisser un certain nombre d’éléments très utiles mais qui n’ont pas eu la force ou le courage ou le temps d’en faire quelque chose. Alors, il faudrait un immense travail pour aller là où eux n’ont pas su ni osé aller. Parce que les questions qu’ils ont posées retombent à ne pas être rattrapées au vol et les portes qu’ils ont pu désigner restent encore closes. Pour l’instant, là, maintenant, tout de suite, j’ai la conviction profonde que laissées telles quelles, ces esquisses, non seulement ne servent à rien mais même ont un formidable potentiel de nuisance, qui d’une part bloque complètement la pensée et l’action et d’autre part laisse le champ libre aux mécanismes intellectuels les plus précaires et les plus archaïques. Bien sûr, Foucault a eu raison d’inviter à la prudence, de dénoncer le danger des dogmes, des ontologies, des universaux, des dualismes, mais il faut voir aussi le handicap que cette prudence a constitué par exemple pour quelqu’un comme Deleuze, beaucoup trop impressionné, beaucoup trop crédule, qui se laisse déborder par un propos qui n’est pas le sien, un propos d’impuissant – Foucault est impuissant, ça ne lui donne pas tort, mais il est impuissant – et se retrouve à bidouiller pour camoufler ce qui reste chez lui, malgré le bidouillage, des dualismes (macro/micro ou psy/schizo ou déterritorialisation/re-territorialisation… ) ou pour amenuiser, juguler, circonscrire, castrer quelque chose qui a fondamentalement à voir avec l’ontologie, à savoir le corps sans organe. Que n’a-t-il fait fi des préconisations foucaldiennes, lui qui ouvre des pistes, qui rendent possible de penser avec d’autres mécanismes, par exemple de penser par flux, de penser en mouvement, qui vont bien plus loin, qui sont bien plus puissants que les simples mises en garde apeurées d’un Foucault ? Dans les notes qu’il prend à la sortie de la Volonté de savoir, reprises dans deux régimes de fous, on sent bien son besoin de se justifier, sa peur de mal faire, d’être à côté, il le dit lui-même, il a besoin de « s’encourager » face à l’autorité qu’a sur lui « Michel ». Cette prudence, ces préconisations castratrices et pourtant, bien sûr, très précieuses, il s’agit de les utiliser, de prendre appui, mais de ne pas se laisser impressionner. Pour plusieurs raisons, mais la plus importante étant que les dualismes, les ontologies, les universaux etc… malgré cette prudence, on est en plein dedans, et même cette prudence, à bloquer toute articulation de la pensée, elle a empêché leur dépistage et elle n’a pas rendu possible de les dépasser. La question qui se pose toujours, qui ne cesse de se poser depuis Foucault, c’est : est-ce que ces travers qu’ils dénoncent sont inhérents à la pensée ? Si j’exagère, je demande, puisque ça a l’air d’être l’idéologème foucaldien, le truc qui rend tout impossible, ce sur quoi il faut revenir une bonne fois pour toute : est-ce que penser, c’est mal ?

  Et à cette question, je réponds tout de suite, sans même prendre le temps de la poser, je m’empresse de dire : oui. Oui, penser, c’est mal. En l’état actuel des choses, penser c’est n’importe quoi. Il faut voir pourquoi ou comment. Il faut voir comment ça marche, à quoi ça sert, comment ça peut servir la pensée. On pourrait dire que penser - ce n’est pas une définition, c’est une possibilité de fonction - penser c’est formaliser la parole. Que la parole se formalise, c’est-à-dire aussi qu’elle le prenne mal, c’est à voir. Mais bon. Penser, ça pourrait être formaliser la parole, mettre des formes, structurer, solidifier et asseoir la parole. Déjà, est-ce que la parole formalise le monde ou est-ce que la parole se substitue au monde ? Est-ce que la parole parle du monde ou est-ce que le monde parle, par exemple de la parole, entre autre ? Là vous avez une question très amusante qui entend : est-ce que le monde, c’est la société ? Est-ce qu’il y a autre chose que la société dans le monde et est-ce qu’un être humain est autre chose qu’un individu ? Ca c’est les a priori qui sont impliqués. Je ne dis pas qu’ils sont pertinents. Mais il ne faut pas ne pas remonter jusqu’à eux, des a priori, il y en a tout le temps, la parole et la pensée ne marchent qu’à se poser par rapport à quelque chose a priori. Ne pas les regarder, ça s’appelle du déni, ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas là, ça veut dire qu’on les laisse fonctionner, qu’on participe à leur fonctionnement, sans y redire. Le structuralisme est dans le déni, ça veut dire qu’il reproduit les mêmes a priori, qu’il s’en fait le complice tout en se persuadant qu’il s’occupe de tout autre chose. Je ne dis pas qu’il faut répondre aux questions que soulèvent les a priori auxquels ce qu’on pose renvoie, non, parce que ce sont des questions sans réponse, ce sont des trous, des béances, ça n’avancera pas de s’y engouffrer, mais quand même on peut voir qu’on les maintient en s’y référant et que donc, il est préférable d’aller voir quels a priori on maintient et quels a priori on effondre. Est-ce qu’on peut effondrer tous les a priori ? La c’est la question qui fait qu’il est nécessaire de se demander comment marche la pensée.
  Je vais reprendre tout ça autrement, je vais déplier tout ce que je viens d’esquisser là. On sent déjà le rapport entre la pensée et la parole. On ne s’en occupe pas tout de suite. Prenons la parole déjà. Arrêtons-nous à la parole. Qu’est-ce qu’on fait quand on parle ? Là je ne vais pas en venir tout de suite à « à quoi ça sert ? », c’est la question la plus importante, je vais le prendre par « comment ça marche ? ». La parole, ça marche à fixer des trucs. Vous posez un mot. Vous fabriquez une entité. Voilà, maintenant, et c’est là que ça ne marche plus du tout, c’est que pour poser ce mot, vous avez besoin de fabriquer une relation ou un rapport. Vous n’êtes pas dans des mécanismes où chaque mot est une entité propre, intègre, indépendante. Imaginez ce monde-là où chaque mot désigne quelque chose de précis, il y a un mot par chose, une chose par mot, vous savez précisément de quoi vous parlez, tout est fixe, stable, solide, installé. C’est le rêve de la science. C’est l’a priori de la pensée. C’est le verbe divin. Seulement, on a vu que ça ne marche pas du tout comme ça. On a vu donc qu’un mot ne marche que dans un rapport. Quand vous posez un mot, vous installez un rapport. Il y a un rapport du mot avec la chose, déjà, bien sûr, parce que la chose est toujours de toutes façons innommable et le mot donc toujours impuissant, mais vous installez aussi un rapport du mot avec les autres mots précisément parce que la chose est innommable et que le mot ne va prendre sa valeur que dans sa relation aux autres mots, puisqu’il est impuissant à la prendre de la chose. Vous avez un monde sans mot et des mots sans monde. Vous avez ces deux mondes qui se croisent et se vouent à ne jamais se rencontrer. Il se trouve que l’être humain a toujours été enclin a préféré le monde des mots au monde, sans doute parce que les mots, au moins, c’est lui qui les fabrique. Bref, dans ce monde de mots, vous n’avez pas affaire à des entités précises, mais à des relations. Ca veut dire que quand vous exprimez un mot, vous entrez dans un rapport situationnel, vous situez, vous vous situez. Là, il faut voir que vous êtes dépassé de toutes parts. Il y a un travail très précieux sur les rapports différentiels, c’est celui des études de Kandinsky sur les couleurs. Kandinsky il prend une couleur, et une couleur en peinture, c’est comme un mot, ça n’existe pas dans le monde, c’est un arrangement avec la couleur-chose du monde, vous n’avez pas un bleu d’Yves Klein dans le monde, vous l’avez en peinture, vous l’avez dans un langage, donc Kandinsky il prend une couleur et il l’a juxtapose avec sa complémentaire. Il remarque que le bleu paraît plus bleu et le jaune plus jaune quand ils sont à côté. Là, il est en plein dans les rapports différentiels de la parole, son intuition est immense. Il faut voir ce que ça donne, les questions que ça révèle et soulève. La parole ne marche qu’à fixer des trucs, poser précisément, mettre des mots sur, mais cette fonction, il s’avère qu’elle ne marche pas, que c’est une impasse. C’est cela qu’il faut voir, c’est très important, comment on parle, comment on pense, comment c’est n’importe quoi. Là il y a un leurre immense et un ratage formidable, vous croyez que vous établissez une entité fixe et autonome, mais pas du tout, parce que vous vous retrouvez avec tout un tas d’implications, vous n’êtes pas du tout en train d’établir quoi que ce soit de solide sur quoi prendre appui, vous êtes impliqué dans des rapports qui vous dépassent de toutes parts. Vous croyez que vous définissez le bien, mais vous êtes en train de situer quelque chose par rapport à autre chose que vous fabriquez du même coup, vous créez le rapport bien/mal qui se réfèrent et se valident l’un l’autre, qui même se fabriquent par leur  interdépendance. Votre parole s’inscrit dans des rapports qu’elle a besoin de fabriquer pour trouver sa valeur et ce sont bel et bien ces rapports qui sont actifs, là où votre parole est impuissante. C’est ce que les psys vont appeler l’inconscient par exemple, les implications différentielles et situationnelles que trimballe l’entité que vous tentez de faire émerger. Il faut voir que l’entité elle-même est un leurre, qu’elle est une fabrication arbitraire, et qu’en plus elle ne fonctionne même pas par elle-même, qu’elle ne fonctionne que par le rapport dans lequel elle s’inscrit. Et il faut noter par ailleurs que vous-mêmes, vous vous fabriquez en tant qu’entité, donc en tant que leurre qui ne vaut que par ses rapports situationnels, ça il faut le souligner ici. Donc là on est dans une impasse. Parce que ce qui semblait marcher, c’était de trier, d’organiser, de structurer, de faire précisément que rien ne dépasse et que tout s’ordonne. On a des siècles d’ordres, d’ordonnances et d’ordonnancements comme ça dans la religion, la science, la philosophie, etc…

  Vous avez cette propension délirante d’organiser le monde, la vie, les êtres qui s’effondre tout à coup. Là, il n’y a plus rien. Comment vous allez organiser une société si vous ne pouvez plus rien fixer ? Comment vous allez légiférer ? Comment même vous allez parler ou penser ? En gardant des mécanismes, des mots, des idées épuisées, qui ne valent plus rien, dont l’impuissance est démasquée ? Vous avez toutes ces histoires de rapports, certes, mais on ne parle pas avec des rapports, on utilise encore des mots, des entités que l’on fixe au moins le temps de les exprimer… Mais on sent bien que ça ne marche plus, on sent bien que même une fixation passagère, c’est déjà complètement obsolète. Alors on a dénoncé l’archaïsme des mécanismes de pensée et de parole, oui, on les a dénoncés pour les rendre impraticables et finir par se taire et répondre, avec insolence et impuissance, par un « rire philosophique » foucaldien, c’est-à-dire, donc, silencieux. Mais ce qu’il faut voir maintenant, c’est la nécessité dans laquelle est la philosophie de proposer des mécanismes qui rendent l’action possible à une époque où tout est miné de partout et où philosophes, politiciens et scientifiques retombent dans les pires archaïsmes faute de se taire philosophiquement. Parce que, on y vient enfin à cette question, à quoi servent ou peuvent servir la parole et la pensée ? Là, il faut aller au bout de la révolution qui s’est amorcée, il faut tout retourner dans tous les sens. Les mots sont les outils de la pensée et la pensée est l’outil de l’action et l’action est l’outil du corps. On a besoin de mot pour dégager une pensée qui dégage une action qui dégage le corps. Il faut voir que le mot est une chose, c’est-à-dire qu’il peut servir comme n’importe quelle chose et il est important de le rendre praticable. Alors, il n’y a aucune raison de se taire et de laisser le mot, la pensée et le corps inactifs et impuissants. Il est temps d’inventer les mécanismes qui vont rendre possible de se servir des charges de puissances que portent des outils comme les mots, la pensée et le corps.
Wassily Kandinksky Farbstudie

kandinsky-wassily-farbstudie.jpg
  Ce qu’il faut voir au XXe siècle, c’est que les gens décampent, qu’ils foutent le camp, qu’ils se laissent abattre et qu’ils font n’importe quoi. On peut dire qu’ils sont impuissants, qu’ils se mettent dans des impasses et qu’ils rendent tout impossible. La Philosophie du XXe siècle, c’est un immense embarras, un jonglage gauche entre tellement de choses devenues interdites et de nouvelles possibilités qui ne viennent pas, dont la venue est bloquée par ces interdits. Il faut les voir bredouiller, bricoler de fausses solutions qui retombent dans les travers qu’ils dénoncent, se laisser mystifier. C’est dommage, c’est incroyable à quel point c’est dommage, mais il faut croire que l’ampleur de la révolution enclenchée au XIXe est telle qu’il a fallu aussi, à un moment, faire table rase.

  Vous avez des philosophes très brillants au XXe siècle qui ont su faire preuve d’une intuition fulgurante, qui ont su esquisser un certain nombre d’éléments très utiles mais qui n’ont pas eu la force ou le courage ou le temps d’en faire quelque chose. Alors, il faudrait un immense travail pour aller là où eux n’ont pas su ni osé aller. Parce que les questions qu’ils ont posées retombent à ne pas être rattrapées au vol et les portes qu’ils ont pu désigner restent encore closes. Pour l’instant, là, maintenant, tout de suite, j’ai la conviction profonde que laissées telles quelles, ces esquisses, non seulement ne servent à rien mais même ont un formidable potentiel de nuisance, qui d’une part bloque complètement la pensée et l’action et d’autre part laisse le champ libre aux mécanismes intellectuels les plus précaires et les plus archaïques. Bien sûr, Foucault a eu raison d’inviter à la prudence, de dénoncer le danger des dogmes, des ontologies, des universaux, des dualismes, mais il faut voir aussi le handicap que cette prudence a constitué par exemple pour quelqu’un comme Deleuze, beaucoup trop impressionné, beaucoup trop crédule, qui se laisse déborder par un propos qui n’est pas le sien, un propos d’impuissant – Foucault est impuissant, ça ne lui donne pas tort, mais il est impuissant – et se retrouve à bidouiller pour camoufler ce qui reste chez lui, malgré le bidouillage, des dualismes (macro/micro ou psy/schizo ou déterritorialisation/re-territorialisation… ) ou pour amenuiser, juguler, circonscrire, castrer quelque chose qui a fondamentalement à voir avec l’ontologie, à savoir le corps sans organe. Que n’a-t-il fait fi des préconisations foucaldiennes, lui qui ouvre des pistes, qui rendent possible de penser avec d’autres mécanismes, par exemple de penser par flux, de penser en mouvement, qui vont bien plus loin, qui sont bien plus puissants que les simples mises en garde apeurées d’un Foucault ? Dans les notes qu’il prend à la sortie de la Volonté de savoir, reprises dans deux régimes de fous, on sent bien son besoin de se justifier, sa peur de mal faire, d’être à côté, il le dit lui-même, il a besoin de « s’encourager » face à l’autorité qu’a sur lui « Michel ». Cette prudence, ces préconisations castratrices et pourtant, bien sûr, très précieuses, il s’agit de les utiliser, de prendre appui, mais de ne pas se laisser impressionner. Pour plusieurs raisons, mais la plus importante étant que les dualismes, les ontologies, les universaux etc… malgré cette prudence, on est en plein dedans, et même cette prudence, à bloquer toute articulation de la pensée, elle a empêché leur dépistage et elle n’a pas rendu possible de les dépasser. La question qui se pose toujours, qui ne cesse de se poser depuis Foucault, c’est : est-ce que ces travers qu’ils dénoncent sont inhérents à la pensée ? Si j’exagère, je demande, puisque ça a l’air d’être l’idéologème foucaldien, le truc qui rend tout impossible, ce sur quoi il faut revenir une bonne fois pour toute : est-ce que penser, c’est mal ?

  Et à cette question, je réponds tout de suite, sans même prendre le temps de la poser, je m’empresse de dire : oui. Oui, penser, c’est mal. En l’état actuel des choses, penser c’est n’importe quoi. Il faut voir pourquoi ou comment. Il faut voir comment ça marche, à quoi ça sert, comment ça peut servir la pensée. On pourrait dire que penser - ce n’est pas une définition, c’est une possibilité de fonction - penser c’est formaliser la parole. Que la parole se formalise, c’est-à-dire aussi qu’elle le prenne mal, c’est à voir. Mais bon. Penser, ça pourrait être formaliser la parole, mettre des formes, structurer, solidifier et asseoir la parole. Déjà, est-ce que la parole formalise le monde ou est-ce que la parole se substitue au monde ? Est-ce que la parole parle du monde ou est-ce que le monde parle, par exemple de la parole, entre autre ? Là vous avez une question très amusante qui entend : est-ce que le monde, c’est la société ? Est-ce qu’il y a autre chose que la société dans le monde et est-ce qu’un être humain est autre chose qu’un individu ? Ca c’est les a priori qui sont impliqués. Je ne dis pas qu’ils sont pertinents. Mais il ne faut pas ne pas remonter jusqu’à eux, des a priori, il y en a tout le temps, la parole et la pensée ne marchent qu’à se poser par rapport à quelque chose a priori. Ne pas les regarder, ça s’appelle du déni, ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas là, ça veut dire qu’on les laisse fonctionner, qu’on participe à leur fonctionnement, sans y redire. Le structuralisme est dans le déni, ça veut dire qu’il reproduit les mêmes a priori, qu’il s’en fait le complice tout en se persuadant qu’il s’occupe de tout autre chose. Je ne dis pas qu’il faut répondre aux questions que soulèvent les a priori auxquels ce qu’on pose renvoie, non, parce que ce sont des questions sans réponse, ce sont des trous, des béances, ça n’avancera pas de s’y engouffrer, mais quand même on peut voir qu’on les maintient en s’y référant et que donc, il est préférable d’aller voir quels a priori on maintient et quels a priori on effondre. Est-ce qu’on peut effondrer tous les a priori ? La c’est la question qui fait qu’il est nécessaire de se demander comment marche la pensée.
  Je vais reprendre tout ça autrement, je vais déplier tout ce que je viens d’esquisser là. On sent déjà le rapport entre la pensée et la parole. On ne s’en occupe pas tout de suite. Prenons la parole déjà. Arrêtons-nous à la parole. Qu’est-ce qu’on fait quand on parle ? Là je ne vais pas en venir tout de suite à « à quoi ça sert ? », c’est la question la plus importante, je vais le prendre par « comment ça marche ? ». La parole, ça marche à fixer des trucs. Vous posez un mot. Vous fabriquez une entité. Voilà, maintenant, et c’est là que ça ne marche plus du tout, c’est que pour poser ce mot, vous avez besoin de fabriquer une relation ou un rapport. Vous n’êtes pas dans des mécanismes où chaque mot est une entité propre, intègre, indépendante. Imaginez ce monde-là où chaque mot désigne quelque chose de précis, il y a un mot par chose, une chose par mot, vous savez précisément de quoi vous parlez, tout est fixe, stable, solide, installé. C’est le rêve de la science. C’est l’a priori de la pensée. C’est le verbe divin. Seulement, on a vu que ça ne marche pas du tout comme ça. On a vu donc qu’un mot ne marche que dans un rapport. Quand vous posez un mot, vous installez un rapport. Il y a un rapport du mot avec la chose, déjà, bien sûr, parce que la chose est toujours de toutes façons innommable et le mot donc toujours impuissant, mais vous installez aussi un rapport du mot avec les autres mots précisément parce que la chose est innommable et que le mot ne va prendre sa valeur que dans sa relation aux autres mots, puisqu’il est impuissant à la prendre de la chose. Vous avez un monde sans mot et des mots sans monde. Vous avez ces deux mondes qui se croisent et se vouent à ne jamais se rencontrer. Il se trouve que l’être humain a toujours été enclin à préférer le monde des mots au monde, sans doute parce que les mots, au moins, c’est lui qui les fabrique. Bref, dans ce monde de mots, vous n’avez pas affaire à des entités précises, mais à des relations. Ca veut dire que quand vous exprimez un mot, vous entrez dans un rapport situationnel, vous situez, vous vous situez. Là, il faut voir que vous êtes dépassé de toutes parts. Il y a un travail très précieux sur les rapports différentiels, c’est celui des études de Kandinsky sur les couleurs. Kandinsky il prend une couleur, et une couleur en peinture, c’est comme un mot, ça n’existe pas dans le monde, c’est un arrangement avec la couleur-chose du monde, vous n’avez pas un bleu d’Yves Klein dans le monde, vous l’avez en peinture, vous l’avez dans un langage, donc Kandinsky il prend une couleur et il l’a juxtapose avec sa complémentaire. Il remarque que le bleu paraît plus bleu et le jaune plus jaune quand ils sont à côté. Là, il est en plein dans les rapports différentiels de la parole, son intuition est immense. Il faut voir ce que ça donne, les questions que ça révèle et soulève. La parole ne marche qu’à fixer des trucs, poser précisément, mettre des mots sur, mais cette fonction, il s’avère qu’elle ne marche pas, que c’est une impasse. C’est cela qu’il faut voir, c’est très important, comment on parle, comment on pense, comment c’est n’importe quoi. Là il y a un leurre immense et un ratage formidable, vous croyez que vous établissez une entité fixe et autonome, mais pas du tout, parce que vous vous retrouvez avec tout un tas d’implications, vous n’êtes pas du tout en train d’établir quoi que ce soit de solide sur quoi prendre appui, vous êtes impliqué dans des rapports qui vous dépassent de toutes parts. Vous croyez que vous définissez le bien, mais vous êtes en train de situer quelque chose par rapport à autre chose que vous fabriquez du même coup, vous créez le rapport bien/mal qui se réfèrent et se valident l’un l’autre, qui même se fabriquent par leur  interdépendance. Votre parole s’inscrit dans des rapports qu’elle a besoin de fabriquer pour trouver sa valeur et ce sont bel et bien ces rapports qui sont actifs, là où votre parole est impuissante. C’est ce que les psys vont appeler l’inconscient par exemple, les implications différentielles et situationnelles que trimballe l’entité que vous tentez de faire émerger. Il faut voir que l’entité elle-même est un leurre, qu’elle est une fabrication arbitraire, et qu’en plus elle ne fonctionne même pas par elle-même, qu’elle ne fonctionne que par le rapport dans lequel elle s’inscrit. Et il faut noter par ailleurs que vous-mêmes, vous vous fabriquez en tant qu’entité, donc en tant que leurre qui ne vaut que par ses rapports situationnels, ça il faut le souligner ici. Donc là on est dans une impasse. Parce que ce qui semblait marcher, c’était de trier, d’organiser, de structurer, de faire précisément que rien ne dépasse et que tout s’ordonne. On a des siècles d’ordres, d’ordonnances et d’ordonnancements comme ça dans la religion, la science, la philosophie, etc…

  Vous avez cette propension délirante d’organiser le monde, la vie, les êtres qui s’effondre tout à coup. Là, il n’y a plus rien. Comment vous allez organiser une société si vous ne pouvez plus rien fixer ? Comment vous allez légiférer ? Comment même vous allez parler ou penser ? En gardant des mécanismes, des mots, des idées épuisées, qui ne valent plus rien, dont l’impuissance est démasquée ? Vous avez toutes ces histoires de rapports, certes, mais on ne parle pas avec des rapports, on utilise encore des mots, des entités que l’on fixe au moins le temps de les exprimer… Mais on sent bien que ça ne marche plus, on sent bien que même une fixation passagère, c’est déjà complètement obsolète. Alors on a dénoncé l’archaïsme des mécanismes de pensée et de parole, oui, on les a dénoncés pour les rendre impraticables et finir par se taire et répondre, avec insolence et impuissance, par un « rire philosophique » foucaldien, c’est-à-dire, donc, silencieux. Mais ce qu’il faut voir maintenant, c’est la nécessité dans laquelle est la philosophie de proposer des mécanismes qui rendent l’action possible à une époque où tout est miné de partout et où philosophes, politiciens et scientifiques retombent dans les pires archaïsmes faute de se taire philosophiquement. Parce que, on y vient enfin à cette question, à quoi servent ou peuvent servir la parole et la pensée ? Là, il faut aller au bout de la révolution qui s’est amorcée, il faut tout retourner dans tous les sens. Les mots sont les outils de la pensée et la pensée est l’outil de l’action et l’action est l’outil du corps. On a besoin de mot pour dégager une pensée qui dégage une action qui dégage le corps. Il faut voir que le mot est une chose, c’est-à-dire qu’il peut servir comme n’importe quelle chose et il est important de le rendre praticable. Alors, il n’y a aucune raison de se taire et de laisser le mot, la pensée et le corps inactifs et impuissants. Il est temps d’inventer les mécanismes qui vont rendre possible de se servir des charges de puissances que portent des outils comme les mots, la pensée et le corps.

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