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10 octobre 2007 3 10 /10 /octobre /2007 02:14
C’est dans les moments où tout le monde parle de Bernard-Henri Lévi, ou plutôt où il parle à tout le monde, qu’on se rend compte à quel point ça ne fait rien, c’est-à-dire il ne fait rien, et aussi on s’en fout. Alors, il n’y a vraiment rien à dire sur BHL, parce que c’est complètement négligeable. Dans l’ensemble, les gens sont d’accord pour dire que c’est un chroniqueur, un éditorialiste, du coup, on voit bien son genre de talent et on voit bien aussi les limites de ses postures éditoriales. Mais peu importe, il y a autre chose de bien plus intéressant, c’est de parler de qu’est-ce que c’est un intellectuel ou alors un philosophe, et donc non pas définir, mais demander, là vous devez avoir suivi, c’est frais, vous pouvez le dire en même temps que moi, un, deux, trois : à quoi ça sert. A quoi ça sert et de quoi ça se sert un philosophe ?

La philosophie, elle a fait quelque chose de bouleversant au XXe siècle, elle a fait quelque chose qui m’épate tellement c’est fort, que ça ait été rendu possible d’une part et que, d’autre part, la possibilité ait été saisie, c’est la preuve de la puissance du truc : elle a atteint ses limites. C’est très, très important. Ca change tout. Je ne peux pas dire à quel point c’est réjouissant et enthousiasmant d’arriver après, pas tout de suite après, mais assez longtemps après pour que ça ait trouvé ses derniers échos. La philosophie, enfin il faut dire des gens dans la philosophie, des gens ont regardé concrètement ce qu’ils faisaient, à quoi ça servait, et en ont tiré les conséquences. Ces gens, d’abord c’est Heidegger et je dirais que ça va jusqu’à Foucault. Et ces gens, ils ont paralysé les systèmes, ils ont rendu impossibles les idéologies, les dogmes, les morales. Ils ont mis à mal tout un confort intellectuel, toute une facilité d’appréhension des choses qui faisaient qu’on n’y voyait plus rien. Que des gens arrivent à se libérer, on peut parler de libération, de quelque chose qui pourtant semblait intrinsèque à leur pratique, les généralités, les définitions, le jugement, que des gens arrivent à juguler ce qui constituait aussi, avant tout, leur force et se frayent un chemin plus puissant encore, c’est quand même incroyable tellement c’est vivant. Alors, on peut rester insensible à la conception de l’infini dans la philosophie classique, c’est dommage parce que c’est épatant, mais bon, ça peut ne servir à rien maintenant, mais en tout cas on ne peut pas rester insensible à ça.

Seulement voilà, cette tentative fondamentale évidemment, elle ne reste pas sans conséquence, c’est tout le rapport à la philosophie qui est chamboulé, parce que ça ne peut plus servir à ce à quoi ça semblait servir avant donc, ça ne définit plus des universaux, ce que j’appelle des idéaux ou des images, et ça ne sert plus à juger, ce que j’appelle situer. Et c’est là que ce travail de déconstruction prend toute son ampleur, parce qu’on peut enfin voir que la philosophie n’a jamais servi à ça, définir et juger. Se servir de la philosophie pour créer le monde avec le verbe, c’est un contresens sur l’utilisation qu’on peut en faire, c’est un contresens pauvre et nul. Et même si on a vu des foules entières devenir tempérantes ou républicaines, même si c’est amusant de voir des gens se servir concrètement de concepts, s’appliquer à les appliquer, des gens dans la philosophie au XXe siècle nous auront alertés sur le fait que ça ne peut pas servir à ça.

Alors, comment les gens se sont repérés, qu’est-ce qu’ils ont fait avec cette paralysie, comment s’en sont-ils servi ou non ? ça c’est génial, tellement on voit bien comment les gens font en fonction de ce qu’ils peuvent et de ce qui marche pour eux, c’est flagrant face à une paralysie, face à quelque chose qui, dans un premier temps, semble dire on ne peut rien.  D’abord elle a fait taire beaucoup de monde, cette paralysie, et on a vu des historiens de la philosophie, des historiens donc, accaparer la philosophie, en faire un vieux machin confit par le formole. Ca, chacun fait comme il veut, mais on peut dire que c’est un premier contresens, parce que le travail de Foucault ouvrait sur des concepts, là où ces historiens ont refermé la philosophie sur des rapports de forces Savoir/Pouvoir si brillamment dénoncés par ce dernier. Ensuite, il y a des gens qui sont retombés dans les généralités et le jugement, bon eux, ce n'est même pas du contresens, c'est du court-circuitage : "les universaux, c'est mal". Bon, je dirais que ces gens n'utilisent pas du tout la conquête de la paralysie, ce qu'elle rend possible, je dirais qu'ils piétinent, mais pourquoi pas. Enfin, cette paralysie, cette impossibilité, si courageuse, si puissante, elle a été récupérée par les impuissants et les tristes (au sens spinoziste), elle a nourri leur dépression et leur dégoût de vivre : « on ne peut plus penser, la philosophie est morte, il n’y a rien à faire, rien n’a de sens, blablabla… ». Evidemment, si on remet en cause l’utilisation qu’on peut faire de la philosophie, le premier réflexe, c’est de ne plus rien en faire du tout, c’est compréhensible. Et puis, il y a des gens dont la propension à se laisser abattre, à se démener pour se laisser abattre est proprement miraculeuse. Bon, c’est là qu’on voit des gens comme BHL parvenir à soit ne rien penser, soit ne penser à rien, ce qui est de toute façon une prouesse. Alors, ce qui est particulièrement drôle avec les gens comme BHL, Glucksman, Finkielkraut, etc, c’est que la mort de la philosophie meurt avec eux, c’est parfaitement génial. D’abord, ce n’est pas tant qu’ils sont impuissants, dépressifs, esclaves, au sens nietzschéen, c’est-à-dire plein de vengeance et de haine, ça va même au-delà, ils sont morts. En quelque sorte, les pauvres, ils n’ont pas eu la chance d’arriver longtemps après la déconstruction, ils ont été emportés par elle, portés, donc, mais portés disparus, balayés. Ils n’ont pas pu voir tout ce qu’elle rendait enfin possible cette déconstruction, ils ont été arrêtés par tout ce qu’elle rendait impossible pour mieux rendre possible ailleurs. Et on peut comprendre que des gens un peu faibles ne se soient pas relevés de la puissance qui s’est abattue sur la philosophie au XXe siècle, c’est humain, c’est même très touchant. Alors qu’est-ce qu’il leur restait à faire à ces gens paralysés et impuissants ? ce qu’ils ont fait, avec l’engouement et le talent que l’on sait, à savoir rien, ils n’ont rien fait et ils ont eu raison de le faire, puisqu’ils ne pouvaient plus rien de toute façon. Le bouleversement de la philosophie du XXe siècle a trouvé ses derniers échos en eux. Une de leurs plus grandes contributions aura été de nous permettre d’admirer le spectacle de ce bouleversement dans toute son étendue et, en l'occurrence, dans tous ses fracas. Au fond, ce que la philosophie pouvait enfin ne plus faire - et non pas ce qu’elle ne pouvait plus faire, c’est très différent, dans un cas, c’est puissant, dans l’autre c’est de l’impuissance - ils ont cherché à corps perdus à le poursuivre et le préserver, avec une naïveté conservatrice et réactionnaire : prêcher, mettre au point des idées toutes faites, dire ce qui est bien ou mal. Et puisqu’ils ne pouvaient plus le faire dans la philosophie, c’est dans le marketing des éditos et des chroniques, dans la mondanité convenue d’engagements ponctuels et à la mode, qu’ils ont renouvelé le genre et sauvé leurs meubles. C’est avec leur peur tétanisée de tout perdre qu’ils ont tout perdu, ça arrive souvent, ce n’est pas grave, enfin pour eux peut-être...

Peu importe. Si ce que j’appelle vite fait la déconstruction ici a eu ça comme conséquence, cette sorte de chant, ou de râle médiocre, parce qu’il n’y a pas de quoi être enchanté, du cygne, le plus important c’est de voir tout ce que ça rend possible, comment ça modifie l’utilisation que l’on peut faire de la philosophie. Parce que cette déconstruction, elle a fondamentalement débarrassé la philosophie de ses travers. Alors qu’est-ce qu’on fait avec la philosophie quand elle ne définit plus rien et qu’on ne peut plus s’en servir pour juger ou faire la part des choses ? Est-ce que la philosophie ne sert plus à rien ? Mais non, pas du tout, mais alors vraiment pas, c’est tout le contraire. Parce que, que la philosophie ne définisse plus d’universaux, ce n’est pas la fin de la philosophie, c’est toujours de la philosophie, c’est de la philosophie dans toute sa puissance. Il faut voir les choses complètement autrement : la philosophie, elle a pu se passer des universaux, parce qu’ils ne lui servaient plus à rien. Et même, ils finissaient par la desservir. La philosophie, ça n’a jamais été affaire de généralités ni de jugements. Si on prend l’Éthique à Nicomaque, qui a tout l’air d’une morale, ça n’a aucun intérêt de le lire comme la formation de préceptes. Un concept, ce n’est pas un précepte. L’intérêt du livre d’Aristote, c’est de suivre ce que sa pensée minutieuse est en train de rendre possible et impossible. Qu’est-ce que c’est la philosophie, je ne définis pas, je ne me pose pas la question, je m’en fous, je me demande à quoi ça sert là, eh bien ça sert, je dirais même, ça peut servir à proposer des outils qui rendent possible. Alors, les universaux, ça constituait des points d’appuis, des lignes, des traverses, mais ça finissait par tout rendre impossible à cause de l’utilisation que les gens en faisaient. On peut dire que des philosophes ouvraient des chemins et que des gens s’arrêtaient pour admirer la porte. Pourquoi Nietzsche dit-il qu’on ne connaît rien par concepts si on ne les a pas d’abord créés ? Parce qu’il faut le prendre ce chemin, aller voir ce qu’elle ouvre la porte, bidouiller, expérimenter, découvrir tout ce que ça rend possible. Et puis, en le prenant ce chemin, on va très vite en prendre un autre, ouvrir d’autres portes, etc… Elle est débile cette histoire de portes, mais vous voyez, non ? Donc la philosophie du XXe siècle, elle n’a pas tout paralysé, elle a paralysé la paralysie, c’est tout, c’est énorme, c’est fondamental. Maintenant, on y voit beaucoup plus clair.

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commentaires

gildas 14/10/2007 17:02

Oui, mille fois oui, sans réserves :-) Il y a un beau mot - (de Derrida), puisque c'est toi, je te prend au mot,  qui parle de déconstruction - pour dire ouvrir des portes: l'hospitalité. Schibboleth, mot de passe, laisser-passer. L'usage des concepts alors, n'est plus fermé sur des essences, des généralités, des universaux, mais ouvert sur sur des événements, des productions, des créations de nouveauté. Mais alors aussi autre sens possible de l'infini, peut-être? Non plus actuel, en acte (ce qui est en fait, fait, déjà fait), mais virtuel (ce qui est en train de se faire, d'arriver). On est d'accord, peut-être, pour une fois?

myriam 11/10/2007 17:09

ok, "ça marche" ! :-)